Le Monténégro : spot canyon des Balkans ?


- Tu crois qu’il respire encore
- Oh, Caracal réveille toi !
- Areu schgreumeule
- Qu’est ce qui dit ?
- Je crois qu’il dit, Areu sckreumeubleu, enfin à quelques nuances prés.
- Ca veut dire quoi ?
- Ben, ça je ne sais pas ! Il faudrait qu’il soit plus clair.

Le groupe reste dubitatif devant la scène. Caracal, à peine sorti de l’encaissement, s’est effondré à la renverse, le sac toujours accroché aux épaules.

- Qu’est ce qui se passe ?
- Tout allé bien, il était tout content de sa découverte tout juste arrivé dans le collecteur, il s’est affalé. Depuis, il ne bouge plus et il s’exprime par grognements.
- Il a fait un malaise.
- A priori non, il a bu un coca il y a 15 minutes.
- Après nous avoir cassé les pieds pendant deux jours pour ce canyon, il exagère. Il y a encore 5 mn il était tout euphorique d’avoir découvert une nouvelle belle descente sans aucune indication. Comédien, va !
- On ne comprend pas ce qui lui arrive.
- Chut, chut, il parle.

Silence

- J’en ai marre du canyon !

Et oui, la prospection en canyon est un sport stressant, demandant persistance et ténacité. Depuis quelques jours, le convoi de canyons-mobiles sillonne les Balkans sous le regard médusé des locaux. Après 8 h de route sans succès en Albanie, les voilà à explorer une gorge dont la seule information qu’ils possèdent est un rond sur une carte des années 40. Le parcours avait mal commencé. Malgré un bon calcaire massif et dur, une eau fraîche et généreuse, abondante malgré l’été, le canyon n’offrait que de petits étroits avec des blocs sans fins. Et pourtant, par surprise, lorsque personne ne s’y attend, un bel étroit se dessine aux profondes vasques. Avec régularité, les cascades d’une dizaine de mètres s’enchaînent. De nombreux sauts impressionnants sont possibles bien que la plupart des réceptions soient techniques (Blocs, vasques étroites, avancées rocheuses).

Cette aventure est révélatrice du potentiel du Monténégro. On s’engage sans savoir où on va, au bon vouloir de la nature et on trouve parfois de belles descentes.

C’est pourquoi nous vous invitons à réaliser le tour du Monténégro en canyons. Après avoir pris son bateau à Ancône vers Split, on peut s’arrêter sur la route à la Cetina (2,5/4). Ce canyon est une curiosité géologique étrange. Ce fleuve né quelques kilomètres au-dessus d’une puissante résurgence, a au mieux un débit de 500 l/s. Pourtant il se parcoure avec peu de difficultés si on connaît les itinéraires. Du bas on remonte un véritable lac. On a juste le temps de sortir RG que l’on découvre une grande piscine suspendue qui domine une vasque siphonnante ensorcelante. Malgré le débit impressionnant tout le flux disparaît dans cette bouche béante alimentant le mini lac d’une eau d’un calme plat. Plus haut les festivités ne sont pas terminées. La cascade de Cubavica se jette en deux fois, par un saut de 35 m puis de 8 m dans de profondes vasques. On peut les contourner en remontant un éboulis et en suivant des tunnels (lampes électriques obligatoires). La descente par l’amont est déconseillée du fait des risques liés aux erreurs d’itinéraires.

Vous continuez votre route vers le sud. Attirez par le bleu azur des plages vous vous arrêtez à Dubrovnik. D’ailleurs, vous vous contentez de manger une simple glace vue le coût des restaurants et vous appréciez l’architecture vénitienne unique de cette ville. Mais la destination qui nous intéresse le plus est un autre comptoir vénitien, Kotor. Cette ville forteresse collée à la montagne au fond d’un fjord unique en méditerranée a un canyon qui arrive directement dans la ville. Sa partie finale offre un superbe encaissement. Les concrétions de Skurda (2,4/4 sans eau) feront pâlir tout bon grimpeur.

Toutefois, cette halte balnéaire n’est qu’une étape vers le principal objectif : le Névidio. A l’origine nous avions une simple flèche sur une de nos cartes imprécises. De loin, il est à l’image de ce que l’on trouvera partout au Monténégro. Une rivière a creusé une profonde gorge dans le socle rocheux. Alors que les autres rivières sont trop larges et sont le paradis du rafting, dans ce cas un encaissement, récompense du canyonistes baroudeur existe. Dans une ambiance quasi-obscure les vasques et les petites cascades se suivent. Cette descente est la plus connue du pays.

Mais le secteur a une autre surprise. On nous parlait uniquement du Névidio. Pourtant à peine garé, au parking amont, on découvre une belle cascade de 60 m à sec l’été. La Grabovica (2,7/4 en eau) est le royaume des arcs de roche. A chaque encaissement, la descente en offre plusieurs avec de belles vasques ludiques.

Après cette première halte, vous avez lu dans vos guides touristiques que le plateau du Durmitor était une étape incontournable au Monténégro. C’est tout à fait juste. A plus de 1400 m d’altitude l’horizon s’étale à l’infini en de petits bombés verts vifs en début de saison. Tous vos repères seront d’un coup brouillés. Oubliez vos références européennes, vous êtes en Mongolie sur le plateau tibétain. Cet espace ou seul le ciel clôt le point de vu, est parsemé de simples petits toits triangulaires qui accentue la profondeur du cadre. Vous vous arrêterez subjugué devant ces modestes maisons constituées d’une seule pièce protégée du froid et de la neige. Face à un lac, perdu dans cette immensité, vous passerez un moment de répit à comprendre l’architecture de cette petite grange de bois abandonné. Au fond, à plus de 2400 m, le Durmitor domine cette onde rocheuse. Au milieu de l’été, on voit encore les névés glaciaires sous son sommet arrondis. Juste le temps d’en faire le tour que l’on s’arrête au lac noir (Jezero Crna). Là l’ambiance est plus sombre, mystérieuse, envoûtante, terre de légende où les bêtes sauvages, les sylves et les trolls doivent se cacher.

Tout juste remis de vos émotions de trappeurs vous décidez de pousser vers la Tara. Accrochez à la balustrade du viaduc, vous regardez 150 m plus bas les eaux tumultueuses de la Tara. Cette Gorge est une dès plus longue d’Europe et elle est particulièrement appréciée pour le rafting. Peut-être aurez vous la chance de voir passer sur un radeau fait de troncs sommairement reliés un monténégrin transportant son chargement. Guidé par un gouvernail rudimentaire pendant que son acolyte maintien l’ensemble loin du bord, vous les observerez passer les rapides.

Pour mieux découvrir les gorges, Suhodo (1.5/4) s’offre à vous. La rivière faiblement alimentée, court en nombreuses cascades jusqu’au fond des gorges, dans de nombreux passages étroits.

Vous continuerez ensuite votre route dans les Gorges de la Mora#269;a. Comme nous peut-être, juste après le monastère du même nom avec des fresques aux couleurs vives, vous verrez au bord de la route l’encaissement du Bogutovski Potok. Du pont on admire facilement la belle C27 qui se jette dans la rivière. A l’origine, il nous a fallu 2 jours pour le découvrir en entier et trouver les accès. Nous avions fait une première remontée, habillé jusqu’à l’encaissement de Tuf. Puis en combinaison néoprène on a escaladé les cascade dont celle de 12 m jusqu’au semi-oscuros. Ensuite, le lendemain, nous avons recherché à tâtons un accès en voiture vers l’amont. Par chance, une route surplombe le canyon, mais il nous faut tout de même descendre dans un sous-bois dense et fastidieux. Mais l’effort vaut la chandelle. Après une première partie sèche et commune, la fin alimentée par une résurgence, offre un encaissement impressionnant. Les biefs sont ludiques dans un tuf profondément creusé. La dernière cascade en fil d’araignée est le couronnement, juste avant les eaux limpides de la Mora#269;a.

Et nous arrivons à notre grande aventure. Ayant trouvé au ministère de la défense de Serbie les carte au 50 000ème du secteur, nous avions entouré d’un simple rond un affluent du Mala Rijeka, le Nožica (2,9/4). C’est dans le doute le plus complet que nous nous engageons. Animé du simple espoir de trouver un nouveau grand canyon, angoissé par l’idée de faire 3 heures de marche dans un fond de rivière sans fard. Nous partons porté par nos illusions. D’ailleurs, tout est fait pour nous inquiéter. La première heure n’est ponctuée que de quelques resserrements aux biefs même pas ludiques. Nous pensons même sortir au premier affluent sec. Mais d’un coup, sur un des nombreux blocs qui parsème le fond du lit, 8 m plus bas, une vasque profonde nous tend les bras. Un puissant encaissement se forme, lisse, aux multiples couleurs. Et pendant 2h30 le spectacle continue. Malgré leurs technicités les sauts sont légions, et l’apothéose arrive au dernier encaissement, blanc, virginal, sans défaut, aux vasques encore plus grandes et plus profondes que précédemment. La C13 dans un cirque rocheux vous rappellera un instant la grande vasque de la C15 de Bodengo. Mais, de telles joies, si rares, ne peuvent s’extraire pleinement des contraintes du pays. En effet, le retour est fastidieux. La disparition des antiques sentes nous oblige à remonter pendant 2 h un des affluents du Nožica.

Mais le voyage n’est pas terminé. Vous décidez de visiter Podgorica. Vous découvrez ce vaste plateau cultivé de riches vergers. Pourtant dans cet espace improbable, là, se trouve un canyon original. La Cijevna (1,5/4), dans le conglomérat, a creusé un encaissement dont la largeur est inférieure à un mètre. Cette étrange baignade, dans une eau bleu turquoise limpide, offre de beaux passages ludiques. Le tout se termine au restaurant dans un mini lac au-dessus d’une cascade artificielle appelée pompeusement Niagara.

La route continue vers le sud. A Bar vous découvrirez ses plages et son originale forteresse à Stari Bar. Bonne idée d’ailleurs, puisque sur le haut existe un canyon idéal pour l’initiation, le Rikavac (2/4). Dans un encaissement court et bien marqué, il y a quatre cascades particulièrement ludiques. On continue par une petite randonnée aquatique ponctuée elle aussi de vasques.

Arrivez sur la plus grande plage d’Europe longue de 14 km, arrêté par la frontière albanaise, vous vous demanderez que faire. Faut-il passer le fleuve et continuer sa route vers cette terre inconnue ? Ses montagnes sont légendaires et les peurs encore tenaces. Nous avons poussé plus loin la route. Après 3 heures de voitures sur une nationale cahotante, nous sommes arrivés à Kukes. Au loin, la montagne est coupée en deux. Plus nous nous rapprochons plus l’encaissement se dessine. Mais au final, rien, un étroit mais pas d’obstacles. Mais en revanche nous avons le plaisir de découvrir une société qui s’ouvre tout juste à l’occident. Malgré le retard de développement et la pauvreté, les traditions et les hommes sont variés, riches de leur culture.

A présent, il ne nous reste plus qu’à descendre à Durrës, principal port de l’Albanie. De là un bateau va directement à Bari et après avoir traversé l’Italie on peut prendre la ligne Rome-Toulon. Ce termine ainsi, le tour du Monténégro. Secteur le plus riche en canyons des Balkans, pays aux souvenirs intenses et aux images impérissables.